Marc-André Gagnon
Un article de COM-17656.
La Presse Forum, jeudi, 31 janvier 2008, p. A23
Une pratique répandue Bien souvent, c'est au détriment de la santé publique que l'industrie pharmaceutique fait la promotion des médicaments
Gagnon, Marc-André
"Les médicaments d'aujourd'hui financent les miracles de demain", nous dit le slogan de GlaxoSmithKline. Les fabricants de miracles nous répètent sans cesse que le prix élevé des médicaments est justifié par les hauts coûts de l'innovation thérapeutique bienfaitrice.
Mais au-delà des discours, si l'industrie pharmaceutique se porte mieux que jamais financièrement, elle n'a jamais été plus mal en matière d'innovation thérapeutique. Le modèle d'affaires actuel de l'industrie pharmaceutique repose d'abord et avant tout sur la production de médicaments "me-too" qui cherchent à améliorer de manière très marginale les médicaments déjà existants (modification de posologie, gestion des effets secondaires) afin d'étendre la durée de vie des brevets. On crée des "blockbusters" non pas en créant des médicaments ayant une valeur thérapeutique nouvelle, mais plutôt par des campagnes promotionnelles visant chaque échelon du corps médical, de la recherche et parfois du public afin d'établir des habitudes de prescription apportant souvent bien peu de résultats thérapeutiques.
La revue médicale indépendante Prescrire effectue chaque année une analyse des nouveaux médicaments sur le marché français. Pour 2006, 535 nouveaux médicaments sont entrés sur le marché, 10 représentaient une avancée thérapeutique significative, 469 n'apportaient rien de nouveau à la pharmacopée existante et 17 ne recevaient pas l'accord des médecins indépendants puisqu'ils représentaient de possibles dangers à la santé publique. Doit-on alors s'étonner lorsque nous apprenons que des générations complètes de nouveaux médicaments, par exemple pour traiter l'hypertension ou la schizophrénie, s'avèrent en fait moins efficaces que la génération précédente (même s'ils coûtent 10 fois plus cher que les médicaments précédents dont le brevet est périmé).
Quand la promotion biaise le savoir médical
Dans notre étude avec Joel Lexchin parue en janvier 2008 dans la revue PloS Medicine, nous avons montré que l'industrie pharmaceutique dépense aux États-Unis deux fois plus en promotion qu'en recherche et développement. Avec des dépenses promotionnelles totalisant 57,5 milliards$, l'industrie pharmaceutique américaine dépense seulement 4 milliards en publicité auprès des patients, mais dépense plus de 60 000$ par médecin pour faire la promotion de ses produits. Les données partielles que nous avons pu obtenir pour le Canada montrent que, mise à part l'interdiction partielle de la publicité auprès des patients, les proportions sont les mêmes qu'aux États-Unis.
La promotion des produits pharmaceutiques touche ainsi surtout les médecins à tous les échelons de la recherche médicale: du financement commercial des universités aux essais cliniques biaisés; des pseudo-publications scientifiques aux dons massifs d'échantillons; de l'éducation continue des médecins aux visites incessantes de représentants pharmaceutiques. Les stratégies promotionnelles sont des plus raffinées pour contrôler l'ensemble de la pratique médicale.
Par exemple, des documents internes de Pfizer dévoilés lors d'une poursuite ont permis de constater que 85 articles scientifiques sur la sertraline (l'antidépresseur Zoloft) avaient été rédigés directement par le bureau de relations publiques de Pfizer (la littérature scientifique compte 211 articles avec "sertraline" dans le titre). Pfizer avait elle-même produit une masse critique d'articles favorables au médicament, permettant à ses représentants de noyer toute étude défavorable afin de mieux convaincre les médecins. De plus, on apprenait en janvier 2008 que Pfizer avait aussi réussi à empêcher la diffusion d'une série d'études défavorables.
L'histoire se répète pour les réducteurs de cholestérol Vytorin et Zetia, prescrits à plus d'un million d'exemplaires par semaine, alors que des études (non-diffusées) démontrent clairement que ces médicaments n'ont aucun impact pour réduire les crises cardiaques. C'était aussi l'histoire du Vioxx. Jeffrey Lisse, un médecin "auteur" d'une étude "scientifique" sur le Vioxx qui avait "omis" de mentionner la mort de certains participants à l'étude, confiait au New York Times que c'était la firme Merck qui avait directement organisé et réalisé l'essai clinique et qui était venu le voir par la suite avec un article "scientifique" qu'il n'avait plus qu'à signer en échange d'une somme substantielle. L'étude a ensuite été publiée dans une revue médicale comme si elle avait été menée de manière indépendante.
Tout le problème est là: même le médecin le plus compétent n'est plus en mesure d'obtenir des informations neutres et objectives lui permettant de prescrire les produits les plus efficaces pour ses patients. La promotion pharmaceutique s'étant immiscée dans l'ensemble de la pratique médicale, il est plutôt conduit à prescrire des produits au rendement thérapeutique douteux, mais offrant un meilleur rendement pour les actionnaires des entreprises.
M. Gagnon est chargé de cours en économie à l'Université de Montréal et à l'UQAM, et auteur de l'étude "The Cost of Pushing Pills" publiée dans la revue médicale américaine "PloS Medicine".
Illustration(s) :
Photo André Pichette, archives la presse Le modèle d'affaires actuel de l'industrie pharmaceutique repose d'abord et avant tout sur la production de médicaments "me-too" qui cherchent à améliorer de manière très marginale les médicaments déjà existants (modification de posologie, gestion des effets secondaires) afin d'étendre la durée de vie des brevets.
